Mets ton jogging de gala à Loustal

Depuis notre rencontre avec les agriculteurs du GAB 29 à leur AG du mois de Mars nous étions convaincu de vouloir travailler avec eux.

Leur combat, leurs valeurs, leur enthousiasme, les bonhommes, nous inspirent.

Depuis quelques temps, nos amis Cynthia et Ronald du restaurant Bar de Loustal, situé en plein coeur du triangle d’or brestois, nous proposait de venir réaliser des performance dans leur lieu. Nous cherchions le bon moment pour répondre favorablement à leur invitation. Il a y deux semaines, ils nous informent d’un prochain marché de leurs producteurs à l’intérieur de leur bar à vin (Plein le boutoc, Ferme de Coat-Lez, Fromagerie de Brengoulou, Le Groin de Folie et Ti-Chope Brasserie). Nous avons dit oui. Il fallait réfléchir au contenu de notre intervention.

Cette fois, nous avons mis le jogging et l’échauffement corporel de côté, privilégiant le jeu et l’écriture. Le thème de notre intervention était notre rapport à la nourriture. L’idée était que chacun de nous prépare un texte, une improvisation, une performance, sur son histoire intime avec ce qui se trouve dans son assiette.

Extrait de texte :

« Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, je ne me suis jamais posé la question de ce que je mange, de ce qui se trouve dans mon assiette.

Jusqu’à mes 16 ans, je profitais de la cuisine de ma mère Hélène. De mes 16 à 19 ans, je vivais à l’internat de mon lycée, le likès à Quimper. Du lundi au vendredi, 5 fois par jour c’est la cuisine de chez Sodexho qui assurait mon alimentation.

C’est en septembre 2001, que j’ai vécu pour la première fois tout seul. Je venais d’obtenir mon bac scientifique option science de l’ingénieur avec la mention AB et venait d’être reçu à l’ISABTP, l’institut supérier aquitain du bâtiment et des travaux publics, une école d’ingénieur en génie-civil à Anglet. Ainsi je quittais alors le foyer familial de Douarnenez, mon lycée, la Bretagne pour découvrir la liberté de la vie étudiante sur la côte basque dans un studio meublé de 16 m2 à Biarritz.

Le jour de mon emménagement, mes parents étaient là. Nous avions fait le voyage ensemble, eux dans leur XM et moi dans ma Clio verte 1 litre 2. Nos voitures étaient pleines de bagages, de vêtements, de draps, d’une couette, d’une lampe de chevet, d’une planche et deux tréteaux, de mon vélo, de mon longboard bic et de mon ordinateur à tour.

Une fois l’emménagement terminé, mon père s’est interrogé sur ma capacité à survivre seul. C’est ainsi qu’il se mit à faire l’inventaire oral de tout ce qu’il me manquait, tandis que ma mère rédigeait la liste soigneusement. Tout à coup, mon père ordonna de se rendre au centre Leclerc le plus proche, celui qui se trouvait au bord du BAB, l’axe routier principal de Bayonne Anglet Biarritz.

Nous y allâmes à deux voitures. Nous nous garâmes sous le tout nouveau parking couvert de l’hypermarché. Mon père se dirigea vers l’entrée du magasin, un gigantesque tourniquet en verre, d’un pas ferme et décidé. Comme d’habitude, il nous devançait de 5 mètres. Ma mère, qui tenait la liste entre ses mains, avait pris soin de noter les produits par ordre de leurs emplacements dans le magasin. Elle épelait à mon père chaque produit : les cahiers format A4, un agenda, des classeurs, des feuilles transparents, des crayons, des boites d’archivages, de la colle. Puis le petit bricolage : des tournevis, plat et cruciforme, des ampoules à vis, des tendeurs. Les produits ménagers : le liquide vaisselle, le produit de lavage pour le sol, le produit de lessivage pour les murs, le produit de lavage pour l’unique fenêtre de mon studio, des sacs poubelles de 50 litres, une table à repasser, un fer à repasser, des cintres, une poubelle, une pelle, un balai, un miroir, du scotch, des cadenas, des sacs réfrigérés, des piles.

Dans les rayons de nourriture, son regard se posait sur tous les produits de première nécessité comme si honneur en dépendait. Il se comportait comme si la troisième guerre mondiale approchait, et cueillait avec ses mains chaque produit en double voire en triple : 2 mottes de beurre de 500g, 36 yaourts aux fruits, 3 packs de 6 litres de lait, 36 œufs frais, 4 paquets de 6 tranches de jambon sans couenne, 3 paquets de sucre, 4 paquets de 1kg de farine, 2 douzaines de tomate, 2 bouteilles d’huile d’olive, 4 packs d’eau effervescente, 6 boites de pâté Hénaff, 4 boites de sardines Connétable, des pates, des sachets de rie, etc. La stratégie économique de mon père consistait à n’acheter que des produits de marque REPERE, le meilleur rapport qualité prix.

Le caddie se remplissait frénétiquement. A tel point qu’il fallut que j’aille en chercher un second sur le parking du magasin. Je me souviens de notre difficulté avec ma mère, à manœuvrer avec nos caddies remplis à ras bord pour atteindre le niveau des caisses. Je voyais les clients derrière nous se décourager les uns après les autres en découvrant l’importance de notre chargement et le temps que cela allait prendre à être déposé puis scanné par l’hôtesse.

Pendant cette ultime excursion familiale dans un centre commercial, je me souviens que je disais non à rien. Car je savais qu’une fois à la caisse, mon père ferait un petit signe de tête discret à ma mère, qui l’air de rien sortirait la carte bleue et qui paierait mes courses pour la dernière fois, officiellement. Je me souviens qu’au moment de payer nous avons échanger un regard profond qu’elle a ponctué par « c’est normal, ça nous fait plaisir ». Intérieurement, je jubilais car je savais que j’avais de quoi tenir pendant plusieurs semaines sans rien devoir dépenser.

Notre temps en caisse dura une éternité. Une fois dehors, Ma mère et moi éprouvions les pires difficultés à retenir nos caddies dans la légère descente qui menait vers nos places de parking. Le bassin en arrière, nous essayâmes tant bien que mal de faire contrepoids, afin d’éviter de venir percuter de plein fouet la carrosserie d’un autre véhicule. Une fois arrivé à la voiture j’ouvrais le coffre et  déchargeais les sacs qui occupaient très vite le volume entier, la totalité de la banquette arrière ainsi qu’une partie du siège passager. Tout à coup, ma mère s’inquiétait du sort réservé aux 36 œufs frais et aux 2 douzaines de tomate. Je lui répondais « je gère maman ». Elle ne sembla pas plus rassurée.

Depuis ce jour et pendant les 5 années de mes études qui suivirent, je fis mes courses dans le même hypermarché de la région, le Géant d’Anglet situé au bord de la RN 10. J’avais pris l’habitude de m’y rendre chaque vendredi soir. Je réalisais systématiquement le même parcours : j’allais lire gratuitement l’équipe au rayon magasine, je jetais un œil à l’électro ménager même si j’en avait pas la nécessité. Je démarrais mes courses au niveau du pain et des viennoiseries en achetant une baguette que j’entamais aussitôt et qui une fois en caisse était parfois entièrement digérée.

Puis j’enchainais au rayon frais en prenant une boite de 12 nuggets de poulet sous vide, 2 cordons bleus également sous vide, deux steaks hachés de 150 g avec 15% de matière grasse ou bien 6 saucisses de Strasbourg, cela dépendais des semaines, j’aimais alterner et ainsi varier mon alimentation. J’enchainais avec un paquet de 20 tranches de pain de mie, parce qu’il se conserve toute une semaine, de la ratatouille en boite, des spaghettis, des paquets de nouilles, du riz nature, et de temps en temps des tomates.

Je cuisinais tout à l’huile d’olive. Mes parents venaient de s’y mettre. Ils avaient avait arrêté la cuisine au beurre privilégiant celle à l’huile d’olive car ils avaient entendu dire que c’était meilleur pour la santé. Alors j’y allais, je mettais la dose.

Le midi, je mangeais pour 2 euros 60 au restaurant universitaire. Le soir, je mangeais seul en regardant ma petite télévision. Je mangeais vite. Quelque mois plus tard je mangeais devant mon tout nouvel ordinateur portable.

Je me rappelle également de mon frigo. Il était tout petit. Je devais me plier en deux pour regarder ce qu’il y avait dedans. Dans mon appartement, je pouvais même l’ouvrir tout en étant assis sur mon cliclac. Je ne me souviens plus de ce que je mettais dedans. Je sais simplement qu’il y avait toujours du beurre. »

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